
Chapelier c’était pas sa vocation à Prosper Tracassin. Mais après avoir juré à son père sur son lit de mort qu’il allait bien reprendre l’usine familiale d’Essonne, il n’y avait plus moyen de revenir en arrière. Prosper est un ingénieur et un inventeur. Il s’imaginait déjà héros d’un roman de Jules Verne, alors comment concilier aventures scientifiques et couvres-chefs ? À pas même trente ans le pauvre Prosper se retrouve à pleurer ses rêves de machines volantes et d’explorations sous-marines devant une vingtaine de têtes en bois. Et là : eurêka ! Des machines, il allait en construire : des machines à couper le poil de lapin, à le fouler, à le souffler, à le mouler… Des machines et des tables immenses qui rouleraient devant ses ouvriers ! Et alors pas vingt mais cent, mais mille formes en bois. Et surtout un modèle de chapeau parfait, un sublime haut de forme que tous les hommes d’importance voudraient porter. Un chapeau pour les banquiers, les ministres, les rois ! Prosper s’est consolé, il a dessiné de belles mécaniques et aujourd’hui, là où son père employait vingt ouvriers,ce sont cent cinquante employés spécialisés qui chaque jour viennent fabriquer 50 000 hauts de formes par an à l’usine Tracassin. Le tout en poil de lapin de qualité, doublé de soie. Et c’est pas tout ! Prosper a vendu des brevets un peu partout en France et même en Angleterre. Son rêve : voir un de ses chapeaux sur la tête de Jules Verne.

Son père travaillait à l’usine de toiles de Jouy à Essonne, c’est comme ça qu’elle a appris à dessiner la petite Hortense et c’est aussi comme ça qu’elle a tapé dans l’oeil du fils du patron. Bref, on peut dire que sa double carrière s’est précocement affirmée et qu’elle a bien su la conduire. Essonne, fallait vite en partir et monter à Paris. Et pour y parvenir, il s’agissait de trouver parmi ces messieurs un industriel fortuné sensible à sa peinture et à ses charmes. Hortense s’est donc spécialisée dans les fleurs, le prétexte idéal pour se faire inviter dans les jardins des châteaux de plaisance du coin avec son chevalet. Une jolie robe, un bibi, un coup de pinceau bien adroit et hop : son hôtel particulier à Paris. Après il faut se maintenir, suivre attentivement les cours de la bourse et changer de bienfaiteur en cas de banqueroute. Il faut aussi préparer l’avenir, parce qu’on ne reste pas demi-castor toute sa vie. Bien entendu, elle s’est préparé un petit mate- las pour ses vieux jours, mais bon l’argent ça fait juste manger ça rend pas vivant. Alors Hortense a perfectionné son art. Comme Rosa Bonheur elle s’est spécialisée dans la peinture animalière mais en grand : des fresques murales bucoliques avec des biches et des lapins en veux-tu en voilà pour les parisiens en manque de nature. Quand elle prépare ses enduits à la colle de peau de lapin, Hortense songe au nombre de ces gentilles bestioles qui se seront transformées en chapeaux pour que son premier amant puisse lui acheter l’hôtel particulier. Finalement, c’est peut-être pour ça qu’elle en peint autant des lapins ? Ou alors parce que « demi-castor » c’est comme ça qu’on appelait les chapeaux de moins bonne qualité, ceux qui étaient à moitié en castor seulement et à moitié en poil de lapin. Et alors ? Demi-castor, demi-lapin, demi-mondaine ? Elle s’en moque, elle se sent entièrement libre Hortense !

« Peaux lapins ! Peaux ! », qu’il crie le père Lapouille. Une fois par mois il déambule dans les rues de Corbeil et d’Essonne en gueulant et en soufflant dans son cornet. En attendant qu’il repasse, les ménagères mettent à sécher la peau du lapin du dimanche. Félix a l’coup d’oeil pour examiner la qualité du poil avant de fixer son prix. Les fourrures blanches, les angoras, les bleus valent plus que les autres, mais jamais davantage que quelques centimes. Il fait affaire avec madame ou avec la bonne dans les maisons bourgeoises. Parfois c’est les mômes qui lui ouvrent la porte et qui arrondissent leur petit pécule. Enfin ça c’est les mômes à qui on n’a pas fait croire qu’il était le croquemitaine, ceux là ils s’tirent dès qu’ils l’entendent de peur de finir dans son sac. Ça arrive qu’on lui offre un café ou un coup de vin, surtout l’hiver. Faut dire que ses frusques lui tiennent pas bien chaud au père Lapouille. Alors il dit jamais non pour un verre sur l’pas d’la porte. On l’fait pas entrer, il pue trop. Quand ça commence à faire un joli lot, direction chez Bourriol où il bazarde le tout contre un ou deux biffetons. Avant l’était chiffonnier à Paname. C’était autre chose quand même! L’était pas beaucoup moins pauvre mais l’était moins seul. Fallait travailler la nuit, à la lanterne, préfecture oblige, mais y avait plus de variété dans la biffe. Hop ! un coup de crochet et y r’tirait les plus belles pièces qu’il fourrait dans sa hotte pour les vendre aux puces à Saint Ouen :rien ne meurt, tout se transforme ! Mais on n’en veut plus des chiffonniers à la ville, on prétend qu’ils infectent le bon peuple, qu’ils lui refilent la peste, le choléra, la phtisie et quoi d’autre ? «Ceux qui crèvent tôt c’est quand même nous», il pense, le père Lapouille et pleurant les copains des fortifs et la môme Angèle.

Philomena est née en Vénétie, la date exacte elle ne la sait pas. Elle a quitté le pays il y a vingt ans, avec Lino, son mari, après que leur trois enfants sont morts de la pellagre. On dit que c’est à force manger rien que du maïs qu’ils sont tombés malades. Mais enfin le maïs c’est tout ce qu’on trouvait à manger et de pas manger du tout on en meurt aussi… Un soir que Lino se serrait contre elle dans le lit, Philomena a dit : «pas question de refaire un gosse sur cette terre qui m’en a déjà avalé trois» et elle lui a tourné le dos. C’est comme ça qu’ils sont partis en France avec l’idée de gagner un peu d’argent pour se payer le bateau jusqu’à New York. Et puis juste avant d’arriver à Paris, Lino est mort. Un os de lapin dans un repas offert par les dames de la paroisse de Corbeil… Elles étaient pas fières les dames. Pour se racheter une conscience elles ont aidé Philomena à trouver un travail : chez Bourriol, un auvergnat qui fait commerce de chiffons, de ferrailles et de… peaux de lapin. Ça lui plaît pas moins qu’autre chose. Il fait pas toujours très chaud dans le magasin où avec trois autres ouvrières elle trie sur des tables des sacs entiers de vieux vêtements un jour, un autre jour des bouteilles et des tessons avec quoi faut pas se couper, un autre jour des os et un autre… ben les peaux des lapins… L’été ça pue comme l’enfer. Tout de suite après son embauche elle a commencé à se faire appeler Philomène et puis à pas trop causer pour qu’on n’entende pas son accent qui lui rappelle d’où elle vient et ses malheurs. C’est peut-être ça, son silence, qu’a tant plu à Gaston Mulot, un ouvrier de la chapellerie Tracassin. Toutes les semaines il passait chez Bourriol récupérer des asticots dans la fosse aux os, pour aller pêcher dans l’Essonne. Et puis un petit bouquet d’oeillets par ci,un gâteau à la crème par là, il a su se faire remarquer gentiment Gaston. En trois mois de temps elle est devenue Philomène Mulot.
Le dimanche c’est poisson ou poulet mais pas question de manger du lapin ou du maïs.
Le dimanche c’est poisson ou poulet mais pas question de manger du lapin ou du maïs.

L’est pas « feignàs » Auguste, comme on dit par chez lui, et sa réussite, il l’a pas volée. Surtout qu’il a pas toujours eu d’la chance. Déjà il est né bon dernier des sept enfants Bourriol. La ferme, ce serait donc pas pour lui. Après y a eu la conscription, à Saint-Flour, quand il avait 20 ans. a tiré un numéro gagnant. Un an de service seulement ! Sauf que le gars devant lui il a pas passé le conseil de révision : déclaré inapte. C’est comme ça qu’Auguste a fait cinq ans d’armée pour un autre et que, quand il est revenu, son père l’a pas reconnu. Il a remis ses sabots et il est monté à Paris. Il avait dans la poche une recommandation pour un lointain parent qui faisait le négoce de peaux, de chiffons et de ferraille vers la Bastille. A peine arrivé, on lui a donné une soupe et un bout de pain, on lui a montré le coin de grenier où il pouvait dormir et il a appris le métier. Cinq ans de plus où il a trimé et mis de côté tout ce qu’il gagnait. Puis il a trouvé à s’établir à Essonne : un local à louer et surtout pas de concurrence aux alentours. Il lui manquait plus qu’une femme. Il est reparti au village et il en est revenu en tapissière cette fois, en voiture à cheval, avec Joséphine. La grâce de Joséphine quand il l’a vue danser la bourré ça l’a conquit,
il en a même oublié que la rencontre avait été arrangée par leurs parents. Pendant vingt ans il a pas ménagé sa peine ni son cheval pour livrer les peaux de lapins, les tas de chiffons, les lots de ferraille… Mais voilà aujourd’hui il est pas à plaindre. Plusieurs entrepôts, vingt employés, trois enfants et une belle maison. Il aime à croire qu’il a fait tourner la chance, Auguste.
il en a même oublié que la rencontre avait été arrangée par leurs parents. Pendant vingt ans il a pas ménagé sa peine ni son cheval pour livrer les peaux de lapins, les tas de chiffons, les lots de ferraille… Mais voilà aujourd’hui il est pas à plaindre. Plusieurs entrepôts, vingt employés, trois enfants et une belle maison. Il aime à croire qu’il a fait tourner la chance, Auguste.
