COLLECTIF PALISSADE : à la porte de l’ancien entrepôt Giron

À l’origine de l’entreprise, un immigré cantalou


Dans les années 1870, Antoine Giron rentre de sept années de campagnes en Algérie où la conscription l’a envoyé. Il rejoint à pied la ferme familiale du Cantal. Très vite, Antoine doit se rendre à l’évidence : les sept enfants Giron ne peuvent pas tous vivre de la terre de leurs parents. Comme beaucoup d’auvergnats poussés par la pauvreté, il monte à Paris et bénéficie de la solidarité communautaire. Il apprend d’abord le métier de négociant chiffonnier chez un parent rue de Charonne. Puis un cousin, établi à Fontainebleau, propose de l’emmener à Essonne où des locaux sont à louer. Les deux hommes se lèvent à 3h00 du matin, mettent du foin dans leurs sabots et font l’aller-retour à pied Fontainebleau Essonne dans la journée. Antoine fait affaire avec monsieur Feray qui accepte de lui louer les « granges à l’Indienne », d’anciennes dépendances des manufactures de toile d’Indienne. Ces bâtiments, aujourd’hui détruits, se trouvaient de l’autre côté de l’avenue de Chantemerle. L’emplacement est idéal pour monter un petit commerce de récupération. Essonne est une ville industrielle où plusieurs moulins font tourner des papeteries, grosses consommatrices de chiffons (la pâte à papier faite à partir du bois se développe vraiment à partir du début du XXe siècle) et des foulons (industrie textile). Le train qui relie Corbeil à Paris depuis 1840 favorise l’expansion industrielle et démographique. L’entreprise voit le jour en 1885.

La fin des chiffonniers

 
chiffonnier

Le chiffonnier est une figure sociale incontournable du XIXe siècle, en particulier à Paris. Chiffonniers et chiffonnières, hotte sur le dos, sillonnent les rues pour ramasser au pied des bornes les déchets abandonnés là par les habitants. Munis d’un crochet, ils récupèrent chiffons (vêtements, tissus, etc) mais aussi les os, le métal, les cheveux, les bouchons, les mégots etc. Tout cela sera trié et revendu pour différents usages. Après le passage des chiffonniers, il reste la « boue », constituée principalement de restes alimentaires, de paille et de crottin, qui sera ramassée par les « boueux » et ira fertiliser les cultures en dehors de la ville. Ce système permet que 100% des déchets parisiens soient recyclés d’une manière ou d’une autre à la fin du XIXe siècle. En 1885, Paris compte 35 000 chiffonniers : l’accès plus large à l’éducation, le développement des journaux, tout cela favorise l’industrie papetière grosse consommatrice de chiffons. La ville de Paris veille à l’organisation très hiérarchisée du chiffonnage et oblige ceux qui en font le métier à porter une médaille de la Préfecture de police et à respecter certains horaires. Les chiffonniers travaillent principalement la nuit. En haut de la chaîne, les maîtres chiffonniers, spécialisés, rachètent, stockent et revendent. Les immigrés auvergnats sont nombreux à s’établir dans ce négoce. L’utilisation de la cellulose de bois dans la fabrication du papier et la mise en place des premières boîtes à ordures par le préfet Poubelle signent progressivement la mort du métier de chiffonnier. Restent textes, tableaux, photos racontant le chiffonnier, un personnage qui répugne parce qu’il vit de et dans la saleté mais qui fascine par sa liberté. La figure du chiffonnier se superpose à celle de l’écrivain au XIXe siècle. Le chiffonnier, en ramassant les déchets, connaît les secrets et les vices de la société dont Victor Hugo, Emile Zola ou Charles Baudelaire font la peinture dans leurs écrits.

Un commerce rentable

 

Dans un premier temps, Antoine Giron rachète et stocke des lots de peaux de lapins qu’il trie par qualité, traite et revend ensuite à la bourse de commerce de Paris où il se rend tous les jeudis en une heure de temps avec une petite voiture à un cheval, une « trottinette ». Le bâtiment Giron qui fait l’objet de cette exposition fut construit vers 1905 en même temps que la maison familiale qu’on aperçoit encore à gauche du bâtiment derrière le pan de mur où l’enseigne peinte est également visible. Cette extension témoigne de la réussite de l’entreprise d’Antoine Giron puisque ce local est un nouveau « magasin ». Sur ce terrain s’élevait auparavant un petit château de plaisance. La charpente du magasin, remarquable, est construite d’une seule volée : au centre une grosse poutre reprend l’ensemble.


L’entreprise Giron récupère et trie également les os. Ils sont stockés dans une fosse surmontée d’une cheminée pour évacuer les odeurs. Les plus beaux sont revendus pour faire des boutons, des ronds de serviettes, les autres sont transformés en noir animal, un charbon d’os aux pouvoirs filtrants qui permet par exemple de blanchir le sucre, on récupère également la gélatine pour la fabrication de la pellicule des films. Quant aux « chiffons », les vêtements encore portables font des lots expédiés en Algérie, les tricots sont effilochés pour récupérer la laine, le coton devient chiffons d’essuyage, enfin, ce qui est trop vieux ou abîmé est vendu pour la fabrication du linoléum…
En haut du bâtiment, c’est le classement où des ouvrières procèdent au trie sur des tables. On récupère aussi les plumes qui deviennent édredons, les boîtes de conserves utilisées ensuite dans l’industrie du jouet, les vieux papiers, les cartons, le verre cassé, les bouteilles… Les fers de réemploie et autres pièces métalliques sont directement revendues à des artisans car il est plus rentable de favoriser les circuits courts, tandis que la ferraille est triée par métaux puis revendue à des fonderies de préférence locales. L’entreprise emploie une vingtaine de personne en moyenne et recrute le matin des journaliers dont beaucoup de travailleurs immigrés. Jusqu’à vingt chevaux tirent des carrioles et permettent le collectage des déchets puis le transport des matériaux. « Mais pour réussir il faut surtout savoir mettre de côté les marchandises en attendant que leur revente soit rentable : toujours tirer le meilleur parti de ce qu’on récupère. La crainte c’est qu’un produit ne se vende plus ou que l’état décide d’en gérer totalement la récupération. » C’est ainsi que la famille Giron envisageait le métier.

 

Une entreprise qui s’adapte à l’Histoire

Après la première guerre mondiale, les entreprises Giron achètent leurs premiers camions aux surplus de l’armée américaine. Entre les deux guerres, on recycle de plus en plus de ferraille, c’est l’apparition des cisailles et du chalumeau. La seconde guerre mondiale oblige l’entreprise à économiser le carburant. Les chevaux sont à nouveau sollicités et on transporte les marchandises les plus lourdes dans des camions à gaz peu commodes et dangereux. Les habitants des environs peuvent venir échanger cuivre et chiffons contre des tickets de rationnement. En 1941, Lucien Giron, le fils d’Antoine, rentre de captivité. Lui qui était commis et chauffeur pour son père reprend l’affaire avec sa mère. Cependant, dans les années 1950, les affaires marchent moins. A la mort de Lucien, son fils Claude, qui aurait préféré devenir architecte, est obligé de reprendre l’activité qu’il relance.

 
imprimerie

Les trente glorieuses s’accompagnent d’une profonde mutation industrielle et économique, une grande partie des usines de Corbeil et d’Essonne commencent à péricliter et les entreprises Giron vont participer à leur démantèlement. On casse les usines Crété et Doittau, l’ancienne chaufferie des grands Moulins, Testud, la chapellerie Cassé, la chocolaterie Phalempin, les moulins Paturel et Salerno….
C’est enfin le fils de Claude, Jean-Pierre, qui reprend la direction dans les années 1990. A mesure des évolutions technologiques, l’entreprise abandonne totalement le recyclage des chiffons au profit des meubles mais surtout des métaux pour la récupération desquels les techniques ne cessent de s’améliorer : presses et cisailles automatiques, tri magnétique, chimie, etc. L’entreprise loue des bennes. Une nouvelle crise secoue l’entreprise dans les années 1990 avec de nombreux clients qui font faillite. Néanmoins la société s’est agrandie avec des terrains et de nouveaux bâtiments en bord de Seine. La mécanisation de nombreuse tâches a réduit le personnel à une dizaine d’employés.
Toutes les couches de la société seront passées par ce bâtiment. Depuis les clochards, roms, et autres précaires qui échangent ce qu’ils trouvent contre un peu d’argent, en passant par les artisans ou les artistes qui viennent se fournir en matériaux, et enfin les patrons venus négocier le démantèlement de machines obsolètes ou la destruction de leur usine. L’entreprise est au début et à la fin du cycle des matériaux et parfois des cycles de vie. En 2008, Jean-Pierre Giron décide de vendre l’entreprise créée par son arrière-grand-père au groupe Derichebourg et met un point final à l’histoire de quatre générations d’hommes et de femmes.
Demain, le « magasin » Giron du 3 avenue de Chantemerle sera détruit, son terrain verra naître d’autres générations, commencer d’autres vies, se déployer d’autres histoires…

La gestion des déchets, miroir des mutations de nos sociétés

Depuis la préhistoire, la production de déchets n’a cessé de croître, favorisée par la sédentarisation, l’urbanisation et les évolutions technologiques et industrielles. L’humanité est passée de quelques restes abandonnés dans les grottes par les premières sociétés nomades à plus de 5 tonnes de déchets par an et par européen. L’économie du déchet a toujours existé, et en particulier en milieu rural où l’essentiel des ordures ménagères et excreta servait à l’alimentation du bétail et à la fertilisation des sols. Mais en ville, l’absence de gestion des ordures provoque insalubrité et épidémies, en particulier au moyen-âge. Le pavage des rues, la construction de trottoirs et la mise en service de puits à ordures et de fossés d’évacuation ne résout pas le problème de l’insalubrité. Au début du XVIe siècle, Louis XII décide que la royauté gèrera le ramassage des immondices dans la capitale. Un service d’évacuation des « boues » sera ainsi créé et financé par un impôt spécifique. Dans la foulée, François 1er met en place un système de paniers ménagers pour évacuer les déchets. Ces mesures ont peu de succès, les habitants continuent à déposer n’importe où leurs ordures, à les jeter dans les fleuves et rivières ou par la fenêtre. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que les préoccupations hygiénistes commencent à influencer sérieusement l’état des villes françaises. Ces déchets et ordures encombrent et salissent les villes mais ils sont une ressource pour les chiffonniers, pour les maraichers qui rachètent les précieuses boues et le contenu des fosses d’aisance, ainsi que pour les foulons (moulins à fouler les étoffes) et les tanneurs qui récupèrent les urines laissées dans des tonnelets. A la fin du XIXe siècle, le système de « poubelles » se généralise, le tout-à-l’égoût et l’incinération des déchets se développent et prennent en partie le dessus sur la volonté de recycler, réutiliser, économiser les matières. Il n’a finalement pas été possible au cours des siècles de concilier hygiène et économie circulaire. La première guerre mondiale remet en avant la nécessité individuelle de recycler, en particulier les métaux pour la fabrication des armes et des munitions. Après la seconde guerre mondiale, on recycle les débris des destructions de bâtiments pour la reconstruction.
C’est en 1975 que la loi oblige les collectivités locales à collecter et gérer les déchets. En 1992, la loi Royal oblige chaque commune à les valoriser et les recycler. Aujourd’hui l’économie du recyclage est en pleine expansion. Les collectivités font appel à de puissantes entreprises de sous-traitance. Cette activité emploie plus de 455 000 personnes en France qu’elle expose à de nombreux risques professionnels : risque biologique, chimique, physique (coupures, piqures, chutes, mutilations…). Le secteur est marqué par une forte sinistralité. Les conditions de travail sont épuisantes et dangereuses. La main d’œuvre est souvent précaire, intérimaire, mal formée, peu syndiquée… Une meilleure gestion individuelle du tri sélectif éviterait pourtant à lui seul de nombreux accidents. Mieux acheter en évitant les suremballages et les biens inutiles, mieux utiliser en entretenant ses appareils ou en privilégiant les piles rechargeables, et enfin moins et mieux jeter en pratiquant intelligemment le tri sélectif, le compostage, les dons aux associations ou aux recycleries qui donnent une seconde chance aux objets dons nous n’avons plus l’utilité, tous ces gestes permettent de réduire la masse non revalorisée de nos déchets.

matières - photos Amélie Grasser

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